Le goudron de pin, également appelé brai ou poix, était employé par les Vikings pour protéger les planches en bois de leurs navires. L’opération consistait à enduire le bois de la coque mais surtout à poisser les fibres végétales (filasse, laine) insérées en force entre chaque planche (ce qu’on appelle le calfatage).

Navire de Gokstad au Musée des navires vikings d’Oslo : pur concentré de haute technologie ; la forme profilée du bateau, sa largeur qui lui donne une grande stabilité et sa courbure résultent de siècles de développement et d’expérimentations techniques
Chaque élément de la charpente du bateau était assemblé par des chevilles en bois et chaque planche courbée du bordage était renforcée par des rivets en fer forgé. Les cordages de marine, les coutures des voiles ainsi que les coques étaient goudronnés pour les imperméabiliser, « pour qu’ils résistent à l’eau, à l’ardeur du soleil et du vent » (extrait du Dictionnaire des termes propres de marine, François Julien Desroches, 1687). Cet imperméabilisant naturel était essentiel à la navigation des bateaux à voiles.

Détail de la proue du Navire de Gokstad avec ses rivets (sans rouille on peut noter !) et sa succession de bandes de bois courbées
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Il fallait avant tout une quantité importante de bois et de souches de vieux pins (certaines souches vieilles de 100 ans), car c’est là que la résine de pin – qui va, avec la combustion, devenir du goudron – est la plus concentrée. La résine contient des ingrédients protecteurs spécifiques (fongicides, insecticides, hydrofuges, imperméabilisants) qui vont donner au goudron ses propriétés uniques, propices à la conservation des bois. En Scandinavie, le goudron était traditionnellement produit à partir de grumes (c’est-à-dire de troncs ébranchés) et de racines de pin sylvestre, en utilisant un type de four appelé en suédois tjärdal (littéralement: « vallée de goudron »). La partie enterrée du four permettait de créer un écoulement et de recueillir le goudron dans des barriques.

A droite : Four à goudron à Trollskogen, Suède – A gauche en haut : Démonstration de fabrication de goudron de pin (Université de Göteborg) – A gauche en bas : Fabrication de goudron de pin dans un ancien four à goudron, à Sirniö, en Finlande
Une fosse à goudron médiévale était construite en forme d’entonnoir, la plupart du temps empierré, avec un accès inférieur pour recueillir le précieux liquide brun. Le bois était fendu en bûches, d’environ 15 × 50 cm, qui étaient empilées en cercle décrivant des rayons de soleil. Cette pile de bois (d’approximativement 3 m de diamètre et de 1 m de hauteur) était ensuite recouverte de plaques de tourbe, afin de réguler l’alimentation en oxygène au cours de la combustion. L’allumage du feu avait lieu sur le bas et les bords du bûcher, grâce à des rondins de bouleau disposés debout, tout autour. Le feu avançait de l’extérieur vers l’intérieur, sa chaleur permettant d’extraire le goudron par pyrolyse.
Le feu était étroitement surveillé et mettait environ une semaine à carboniser le bois. Quand les bûches étaient toutes transformées en charbon de bois, la totalité du goudron s’écoulait dans le fond de la fosse. Une canalisation et des contenants étaient là pour le recueillir. Pour cette quantité de bois (cercle de 3 m de diamètre sur 1 m de hauteur, soit environ 7 m3), la quantité de goudron récoltée est de 200 L.
Des communes, des associations scandinaves et des scientifiques reproduisent régulièrement la fabrication traditionnelle du goudron de pin lors d’événements festifs. Cela fait partie de la culture scandinave et les populations y sont très attachées. Des séminaires de « brûlage » de goudron sont toujours réalisés sur l’île de Gotland, en Suède, en collaboration avec l’Université de Göteborg et le Gotland Museum.

Imperméabilisation d’une barque en bois avec le goudron de la marque Blackbarn
Tous les pays nordiques (Norvège, Suède, Finlande) produisirent en masse du goudron dans les fosses à goudron dont on retrouve les vestiges à l’orée de vastes forêts de pins. Activité à usage domestique, tout d’abord pratiquée modestement au IVème siècle, la prolifération des fosses à goudron au VIIIéme siècle atteste d’un accroissement de la demande à l’origine d’une industrie en forte croissance. Des fours toujours plus grands ont été fabriqués entre 680 et 900, soit la grande période d’expansion viking. En 1615, 13 000 barils de goudron ont été exportés de l’ensemble des pays nordiques, jusqu’à atteindre le chiffre record de 227 000 barils au cours de l’année 1863… L’expérience scandinave du goudron végétal court sur plus de dix siècles de production et d’exportation.

Un entrepot de goudron vers 1900, à Arkhangelsk, au Nord de la Russie
Un pin maritime, d’un pied de diamètre, « quand on le coupe, peut produire d’un dixième à un vingtième de son poids en goudron pendant que l’on carbonise son bois ». (Nouveau dictionnaire d’agriculture théorique et pratique, Pourrat, 1836.) Le goudron était conditionné en barriques et transportées par « bateau à goudron » (appelé Tervavene, en finnois), comme en témoignent les armoiries de la ville de Paltamo en Finlande, située sur la route du goudron.
En France, le goudron devint un matériau stratégique au XVIIème siècle, quand la marine prit son essor sous l’impulsion de Colbert. On en faisait alors venir de Russie et de Scandinavie, jusqu’à ce que le ministre eut l’idée d’essayer d’en produire localement. Les Landes et la Gironde étaient alors des territoires naturellement couverts de pins – on étendit encore leur culture –, avec une tradition de production de goudron de pin qui datait de l’Antiquité romaine. Des maîtres brûleurs suédois, Ericson et Porfrey Asoer, vinrent en France en 1664 partager leurs techniques avec les habitants des Landes, d’Auvergne et de Provence.

Peinture au goudron teintée en noir et appliquée sur un bardage vertical en pin Douglas brut de sciage
En 1702, dans les arsenaux français, le goudron produit en France était évidemment privilégié même si on y trouvait encore du brai de Stockholm et celui de Weybourg, qui dominaient par leurs qualités. La production française de goudron devint à cette époque tellement importante qu’il s’en vendait aux Espagnols et aux Portugais – ce qui créait des conflits d’intérêts lorsque la France était en guerre contre ces pays. La qualité du goudron landais n’atteignit pourtant jamais celle des goudrons nordiques, en partie à cause de la présence de sable dans le produit fini. Les forêts de pin françaises furent par la suite exploitées pour leur résine (gemmage).
Au XIXème siècle, le goudron le plus connu et le plus réputé était toujours le goudron en provenance de Scandinavie. À partir de 1930, l’ensemble de l’industrie du goudron périclita avec l’apparition des sous-produits du raffinage du pétrole et le remplacement des vaisseaux en bois par ceux en fer. L’avènement des combustibles fossiles tels que la houille et le pétrole sonna le glas des goudronniers et faiseurs de poix.

Le travail spectaculaire d’un couvreur enduisant de goudron végétal les nouveaux bardeaux de pin de l’église de Botkyrka en Suéde, rénovée en 2021
Le goudron moderne est obtenu en distillant du pétrole ou de la houille, le goudron ancien, lui, était fabriqué avec les ressources végétales (bouleau et pin principalement). Même s’ils se ressemblent beaucoup, il convient de distinguer les goudrons d’origine fossile (bitumes ou asphaltes) de ceux d’origine végétale (poix, brais ou biogoudrons). Par exemple, il ne faut pas confondre le goudron de houille (coaltar en anglais, avec « coal » charbon et « tar » goudron) avec le goudron de pin. Comme lui, le goudron de houille peut être utilisé pour le calfatage des bateaux mais aussi comme médicament et insecticide (shampooings à usage médical, savons et pommades, traitement contre les pellicules et le psoriasis, ainsi que pour tuer et repousser les poux et les mites). Sur la planète, l’utilisation de l’un ou l’autre de ces goudrons semble avant tout dépendre des ressources disponibles ; ainsi, en Albanie, en Iran ou en Irak, où le pétrole affleure en surface, les populations ont majoritairement utilisé le bitume, alors que les habitants d’Europe de l’Ouest ont souvent dû fabriquer ou importer leurs propres goudrons végétaux.
© images : 1/ Chad_k (Flickr) – 2/ Peulle (Wikimedia Commons) – 3/ Svenboatbuilder (Wikimedia Commons) et Matkailuneuvonta (Wikimedia Commons) – 4/ Blackbarn – 5/ Wikipedia – 6/ Esprit Cabane – 7 / Holger Ellgaard (Wikimedia Commons)
Finitions naturelles pour bois de bardage - Bois brûlé - Peinture Suédoise - Peinture au goudron végétal
Nathalie Boisseau
Cet ouvrage propose de (re)découvrir trois finitions qui protègent durablement les bois de bardage :
- la technique du bois brûlé, originaire du Japon,
- la peinture suédoise, naturelle et écologique,
- la peinture au goudron végétal, qu'utilisaient déjà les navigateurs Viking,
Ce guide présente ces trois anciens savoir-faire en les rendant accessibles à tous. Chaque technique est détaillée : histoire, principe, recettes, mises en œuvre, spécificités... et est accompagnée d'un ou plusieurs pas-à-pas pour permettre à chacun une ré-appropriation concrète.
De nombreuses photographies émaillent l'ouvrage ainsi que des conseils d'autoconstructeurs, d'architectes, d'artisans et de formateurs pour qui la perpétuation de ces pratiques durables n'a jamais autant été au goût du jour.